L'ENFANT AUX YEUX COULEUR DE MER
Toujours, il traverse en courant le pont enjambant la roubine, toute à sa joie de rejoindre la mer, cette mer, sa mer tout au bout de la plage. Car il s'agit bien de sa mer, de sa plage là bas tout au bout de son village.
Ce petit bonhomme de quatre ans la connaît depuis sa naissance et se l'est appropriée depuis toujours. Mais la route est longue pour ses petites jambes avant d'arriver à la mer, un kilomètre. Alors, il arrête de courir, regarde autour de lui et reprend sa marche posément, comme si subitement, il réalisait qu'il est arrivé et qu'il ne sert à rien de courir.
Il avance lentement, à son rythme. Il est vêtu d'un short, d'un tee-shirt et de sandales, dont on se doute qu'il ne les gardera pas très longtemps . Il reprend, comme à chaque fois possession du lieu, son lieu, sa plage, son univers. Au loin, il voit la mer, mais reprend vite son examen du sable sur lequel, il progresse lentement. Il pose mille questions...Pourquoi les coquillages sont ils là, si loin de l'eau ?...qui les a posé et pourquoi ? Il s'arrête régulièrement pour en ramasser un, qu'il examine, puis tend à sa mère pour qu'elle le range avec les autres. Puis c'est une plume d'oiseau qui attire son attention et ses questions. Il poursuit sa marche lentement, au gré de ses découvertes. Parfois, le vent siffle à ses oreilles, et ralentit sa progression, alors il s'interroge sur la musique du vent et regarde au loin si la houle est forte, anticipant le plaisir qu'il aura à se jeter dans les vagues.
Petit à petit, lentement, l'enfant progresse sur le sable, son visage change son regard s'illumine...il va bientôt pouvoir courir dans cette eau froide ou non, jouer avec les vagues.
Arrivant enfin au bord de l'eau, l'enfant se déshabille fébrilement, jette ses sandales, tend ses vêtements à sa mère qui ne l'a pas quitté et court vers l'eau. Il est grand pour son âge, sa peau couleur abricot brille sous le soleil, en trois bonds, il est dans l'eau, saute par dessus la vague et revient vers la plage. Il a de grands yeux rayonnants de joie, de grands yeux verts, nacrés qui ont pris la couleur de la mer. Le regard malicieux, illuminés d'écumes, brillant comme la mer sous le soleil d'été. Il attend que sa mère ou son père l'emmène là bas au loin, par dessus les vagues. Son rêve le plus fou......aller là bas tout au bout de la mer...chaque fois il le demande;........chaque fois, il dit, un jour j'irai là bas, tout au bout de la mer.
Alors, avec son père et sa mère, il entre dans l'eau et va là ou il ne sent plus le sable sous ses pieds. C'est une sorte de rituel, il reprend possession des lieux, soutenu par un de ses parents, il se laisse porter par les vagues. Il aime par dessus tout, voir une grande vague arriver et sentir le rouleau s'abattre par dessus lui. Il ressort la tête de l'eau heureux, un grand sourire aux lèvres, les yeux écarquillés...et attend la suivante avec jubilation. Le jeu se poursuit un moment, puis lentement, ils retournent sur le bord .
Sous le regard de sa mère, ce petit bout d'homme va jouer, tantôt avec la mer, tantôt avec le sable,...alternant l'un et l'autre, comme s'il savait d'instinct, que l'un ne va pas sans l'autre.
Il s'allonge dans le clapotis des vagues, attend celle qui le fera rouler. Alors complètement immergé, il se laisse emporter et roule comme un morceau de bois mort porté par le ressac. Sa tête surgit régulièrement par dessus l'écume, petit visage ruisselant, regard à la fois surpris et radieux. Et puis subitement, il se redresse, court sur le sable et de la même façon se roule dedans, jusqu'à en être totalement recouvert. Alors il se redresse, fier de lui. Le voici devenu sable, après avoir été mer. Il court, saute, bondit et retourne se fondre dans l'eau. Petit à petit l'enfant aux yeux couleur de mer est devenu la plage et la mer. Tantôt l'une et l'autre, il n'a besoin de rien d'autre et de personne d'autre que de faire un avec les éléments. Ses yeux, ont l'exacte couleur de l'endroit où le ciel et la mer se rejoignent. Verts, teintés d'écumes, brillants de lueurs d'or, de grands yeux moqueurs et lumineux, exprimant le bonheur qu'il a d'être là et son hésitation entre le sable et l'eau. Parfois, il s'arrête, examine la plage, regarde les cavaliers passer au loin, ou part à la recherche de nouveaux coquillages. Cela ne dure jamais bien longtemps, irrémédiablement, il retourne à la mer plonger dans les vagues, les sauter, les défier. Il se fond dans cette eau couleur de ses yeux, la mer et l'enfant indissociables, inséparables.
Le jeu se poursuit ainsi tout l'après midi. Enfin, il se retourne et regarde au loin dans le soleil déclinant le clocher de son église. Il sait depuis toujours que le village est là, au loin, mais chaque fois le redécouvre et demande à sa mère de l'emmener voir son église.
C'est le signal du départ, nu plein de sel et de sable, l'enfant refait le chemin en sens inverse sur la plage, bondissant d'un coquillage à une plume et d'une plume à un autre coquillage, regardant dans le soleil les chevaux qui, en file indienne, marchent lentement.
Arrivé, au bout du chemin l'enfant, se retourne vers la mer, la regarde une dernière fois en demandant à sa mère « Maman, demain, on vient à la mer ? »